Volume 8, numéro 1 — Janvier 2008

The Specials

Entrevue avec le créateur de 2 Tone (quatrième partie)

Jerry Dammers, 1979

Nous avons continué de nous produire en spectacle après la tournée des Clash, dont une première partie du groupe Sham 69, à Birmingham.

Encouragé par Bernie Rhodes, Neville Staple a grimpé sur scène et a joint le groupe, brisant ainsi un tabou jusque-là immuable en devenant le premier à passer du statut de membre de l'équipe de tournée à celui de vedette. J'aimais beaucoup Bernie Rhodes et je pensais qu'il était aussi intéressant que The Clash de nombreuses façons, mais j'en ai eu marre de l'entendre nous parler de haut. Je me suis dit que je pouvais faire ce qu'il faisait, que j'avais mes propres idées. Nous sommes retournés à Coventry, où nous avons élaboré notre direction artistique et notre image ska.

«Je n'ai pas conçu le logo de 2 Tone en pensant aux enjeux raciaux.»

Jerry Dammers

L'image emblématique inspirée des rude boys n'était pas du tout son idée, comme on l'a prétendu. L'ouverture de la chanson «Gangsters» avait comme seul objectif de l'asticoter un peu. Je ne le détestais pas du tout, mais il avait été très rigoureux, voire intransigeant.

Lors de notre séjour infâme à Paris, que Bernie avait organisé, Roddy Radiation et moi avions dû faire de l'auto-stop et transporter un amplificateur de guitare Fender très lourd avec des haut-parleurs, en plus de la guitare de Roddy et de nos bagages, sur le chemin du traversier, où Bernie nous avait abandonnés, jusque dans la capitale.

Par miracle, nous avons finalement été transportés, avec tout l'équipement, jusqu'à Paris, en plein milieu de la nuit. Les trains n'étaient pas en service et nous n'avions pas assez d'argent pour un taxi, mais Bernie nous avait fourni une carte. Alors, nous avons passé le reste de la nuit à traîner l'amplificateur, la guitare et nos bagages à travers Paris. À l'aube, nous sommes arrivés au club où nous étions censés jouer ce soir-là. Évidemment, c'était fermé.

«L'image emblématique inspirée des rude boys n'était pas l'idée de Bernie Rhodes

Jerry Dammers

Après environ huit heures d'attente, un type est arrivé pour ouvrir le club et nous lui avons demandé si nous étions au bon endroit. Il ne semblait pas apprécier notre apparence. Il nous a dit que nous étions au mauvais endroit et nous a donné le nom d'une autre salle, où il a dit que nous étions censés jouer ce soir-là. Apparemment, c'était l'idée qu'il se faisant d'une blague. Alors nous avons nous sommes résolus à reprendre la route en traînant l'amplificateur, la guitare et les bagages.

Notre destination — qui était censée être située à un coin de rue, selon notre humoriste — s'est avéré être un cirque situé à deux ou trois kilomètres. Après avoir obtenu un itinéraire relativement fiable à partir d'information demandée à plusieurs personnes, nous sommes finalement arrivés au cirque et nous avons demandé si nous étions au bon endroit. Le gitan au guichet a sauté par-dessus le comptoir et a tenté de nous attaquer. Nous avons donc trimballé l'amplificateur, la guitare et les bagages dans le sens inverse pour rejoindre notre point de départ, où le reste du groupe était finalement arrivé. Toute l'histoire au sujet de la confiscation de la guitare et des armes à feu me semblait comme un doux soulagement, après toute cette mésaventure…

La chanson «Gangsters» ne parlait pas réellement de Bernie Rhodes, mais avait comme sujet les vrais bandits de l'industrie musicale dont on avait entendu parler, ceux qui voient la musique ou un groupe comme une simple façon de prospérer davantage.

Lorsque vous achetez un disque, la moitié de votre argent est détournée vers un nombre absolument phénoménal de parasites. De la façon dont je m'en rappèle, «Gangsters» était une chanson complétée. J'ai seulement ajouté la référence musicale à la chanson «Al Capone» de Prince Buster et le rythme ska plus tard. Oui, Prince Buster partage les redevances de droits d'auteur et oui, tout le groupe a eu le crédit pour la composition de cette chanson, bien que je l'aie écrite moi-même, seul, contrairement à ce qui a été dit à ce sujet.

Tandis que je remets les pendules à l'heure en matière d'enregistrements, je devrais aussi dire que la chanson «The Selecter», sur la face B de «Gangsters», n'a pas eu d'impact sur la décision des Specials de jouer du ska, comme on l'a laissé entendre.

La piste originale, «The Kingston Affair», était une excellente pièce disco et dub, pas ska, avec un soupçon d'ambiance ajouté par Rico Rodriguez. Cet enregistrement amassait la poussière sur une tablette. The Specials avait aussi enregistré des démos avec Pete Waterman à cette époque, il me semble, et nous connaissions tous la musique de Rodriguez.

«La chanson “Gangsters” ne parlait pas de Bernie Rhodes, mais des vrais bandits de l'industrie musicale.»

Jerry Dammers

C'était mon idée d'ajouter le rythme ska à «Kingston Affair» et d'égayer un peu la piste pour la face B de «Gangsters», qui avait déjà une orchestration ska. Peu importe: le ska a été inventé en Jamaïque, de toute façon, et c'était une excellente pièce instrumentale.

Hormis la connexion évidente entre le mouvement mod et skinhead, trois choses m'ont convaincu que le temps était venu pour une recrudescence du ska et du rocksteady:

  1. The Leighton Buzzards avait un succès populaire qui parlait des samedi soir sous les palmiers en plastique, témoins des pas de danse au rythme de «Guns of Navarones», faisant allusion à la chanson des Skatalites qui jouait dans les clubs durant les années soixante et soixante-dix;
  2. Il y avait aussi un groupe de reggae appelé Capital Letters dont une chanson, intitulée «Smoking My Ganja», avait un genre de rythme dub ska (il arrivait au DJ Mike Horseman, du club de reggae de Birmingham, Shoop, de la tourner);
  3. Le groupe Matumbi avait une chanson dub reggae dans laquelle on demandait ce qui était arrivé au blue-beat et au ska.

J'ai pensé, je sais, voici ce qui arrive au blue-beat et au ska! Nous avons commencé à incorporer de vieilles chansons ska à nos répétitions. La culture rétro n'était pas considérée très cool dans les cercles antillais à cette époque — les cultures des Caraïbes étant davantage ancrées dans le présent — et notre batteur, Silverton Hutchison, a quitté le groupe en protestant.

Lynval Golding était à l'aise avec la musique et a creusé pour dénicher de vieux disques, dont «Message To You Rudy», mais, d'emblée, il n'était vraiment enthousiaste à l'idée de porter des habits usagés: et si c'était l'habit d'un homme décédé?, demandait-il constamment. De toute façon, le rôle lui allait comme un gant au bout d'un certain temps. Aprés tout, c'était la culture de sa jeunesse, son héritage.

Une dernière chose, lorsque j'ai conçu le logo de 2 Tone, je ne l'ai pas fait, au préalable, en pensant aux enjeux raciaux. En fait, le damier noir et blanc est dérivé d'un ruban adhésif décoratif dont j'ai couvert ma bicyclette à l'âge de dix ans, lorsque je me prenais pour un mini-mod.

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