Volume 7, numéro 11 — Novembre 2007

The Specials

Entrevue avec le créateur de 2 Tone (deuxième partie)

Le claviériste et compositeur Jerry Dammers brosse un portrait des années qui ont précédé la création du groupe The Specials et de la maison de disques 2 Tone, à l'origine du mouvement mod-ska.

Cela peut surprendre bien des gens de savoir jusqu'où remontent les idées qui ont conduit à la création des Specials. J'ai décidé d'écrire des chansons et d'avoir un groupe lorsque j'ai vu The Who chanté «My Generation» à l'émission Top of the pops lorsque j'avais dix ans.

Jerry Dammers

Le premier groupe que j'ai formé à Coventry à l'âge de quinze ans s'appelait Gristle. Ce groupe, qui essentiellement improvisait en Mi, ne s'est jamais produit en spectacle. Roddy Radiation en a fait partie brièvement, bien qu'il ait toujours pensé que le groupe s'appelait Rissole!

Avant que nous ayons pu donner notre première performance en spectacle, Roddy avait quitté. Je venais juste de passer par-dessus les guidons de ma bicyclette et j'avais perdu mes dents de devant, si bien que j'avais un appareil orthodontique et des points de suture au visage.

Je jouais de la batterie et j'ai reçu en plein visage une cannette de Coke encore pleine qui avait été lancée en ballon par quelqu'un au fond de la salle du Green Lane Youth Club, à Coventry. Très douloureux… On pouvait en déduire que Coventry était en pleine effervescence économique, car n'importe où ailleurs, on aurait bu le contenu de la cannette avant de la catapulter!

«Si au moins les skinheads cessaient de frapper les hippies et les immigrants, si au moins cette énergie et cette colère étaient canalisées positivement et dirigées contre le système qui génère toute cette brutalité à la source…»

Jerry Dammers

Une chose que je n'oublierai jamais de cette époque dans les clubs de mineurs au début des années soixante-dix, qu'on pourrait appeler un moment décisif, fut une soirée glaciale à la salle de Bagington Village, juste à la limite de Coventry. Il y avait ce groupe de rock progressif nommé Edible Baby. Si ce n'était pas ce groupe, c'était certainement un groupe presque aussi médiocre avec un nom presque aussi médiocre.

Devant la scène, il y avait une foule de hippies plus âgés, assis les jambes croisées, balançant la tête. Au fond de la salle, il y avait une foule de jeunes boutonneux davantage d'allégeance «skinhead» ou «peanut», tel qu'on les désignait à l'époque. Ils étaient plus de mon âge, et le meneur était en même année que moi à l'école. Ils balançaient la tête également, mais pour une raison différente.

À mesure que la musique rock progressive progressait et devenait de plus en plus longue, les skins ont commencé a progressé… très lentement vers l'avant. Soudain, ils ont ouvert une porte derrière la scène et sont disparus dans la nuit étoilée.

C'était à la fois cocasse et horrible, mais cela s'est terminé dans l'humour, sans violence indue auprès des hippies. De la musique reggae a retenti des haut-parleurs. Je pense que c'était la chanson «Liquidator» de Harry J Allstars. Une acclamation massive s'ensuivit et une danse des plus frénétiques a éclaté: les gens se sont levés d'un coup. Ils bondissaient dans tous les sens. On aurait dit qu'ils volaient.

Musicalement, le reggae l'emportait haut la main. Lorsque vous êtes accro, et je l'étais, le reggae devient une sorte de cause. La chanson «Live Injection» des Upsetters est probablement, de tous les disques de danse jamais réalisés, celui envers lequel j'éprouve autant d'extase. Comme disc jockey, il m'arrive de le faire tourner, et, 35 ans plus tard, cette musique produit encore un effet démentiel sur les gens. Bien entendu, à l'époque, je croyais que cela avait quelque chose à voir avec le mouvement skinhead, je ne savais rien des sortilèges africains de Lee Perry qui allaient un jour envoûter les mélomanes des cinq continents. Mais nous nous sommes tous fourvoyés et nous le sommes encore.

J'étais peut-être stupide, mais je peux me rappeler avoir pensé: si au moins les skinheads cessaient de frapper les hippies et les immigrants, ou de se tabasser entre eux lors des matchs de football, du moins, comme le voulait le stéréotype, si au moins cette énergie et cette colère étaient canalisées positivement et dirigées contre le système, qui générait toute cette brutalité à la source… J'étais très idéaliste, certains pourraient dire naïf, d'autres pourraient dire cinglé.

Le premier avant-goût des choses qui allaient se produire est survenu en 1972 lorsque je suis arrivé à persuadé les écoliers avec qui je jouais de la batterie dans un groupe rock d'insérer du reggae. Comprenez bien que j'utilise ici le mot «groupe» dans le sens le plus large du terme. Ça s'appelait The Southside Greeks, et c'était aussi médiocre que le nom, on jouait de mauvaises reprises des Faces ou des Rolling Stones — sans chanteur.

À cette époque, le reggae était considéré comme une nouvelle forme de musique sans intérêt par les rockeurs et par la presse spécialisée. On avait jamais entendu parler d'un groupe rock de Blancs interpréter du reggae. Je pense que certains d'entre eux pensaient que c'était une blague, mais je suis parvenu à les faire jouer une terrible version de reggae, basée sur «Liquidator/007».

Ensuite, je suis allé au collège d'art, où les disques de Prince Buster et de Lloydie and The Lowbites, plus tard cité dans «Too Much Too Young», étaient parfaitement indiqués pour égratigner les chastes oreilles des amateurs de Yes dans les fiestas étudiantes.

«Si je n'avais pas eu cette stratégie farfelue lors de mon audition à Leeds, il n'y aurait peut-être jamais eu de Specials ni de 2 Tone

Jerry Dammers

Je n'étais pas exactement l'étudiant typique d'art — nous étions peu nombreux dans cette mouvance anti-art et marginale, qui allait devenir plus tard le mouvement punk, je suppose. Je portais des pantalons écossais, des bottes et un manteau de cuir comme un punk, et mon ami Jim avait même, en 1974, une tête de la reine dans le dos de sa veste de cuir.

Une fois j'ai fait de l'auto-stop jusqu'à Londres pour voir Ian Dury dans son manteau Crombie, les yeux maquillés. Il y avait 25 personnes dans la salle pour voir le groupe qui allait lancé d'une certaine façon la carrière de Johnny Rotten (The Sex Pistols). Dury faisait partie de cette petite scène qui était en train d'éclore. Je suppose que Malcom McLaren était de trop, avec sa boutique Let It Rock.

Ça semble un peu ringard maintenant, mais c'était plutôt hardcore et nouveau à l'époque, les gens en étaient effrayés. Puis, cela a fini par avoir pas mal d'influence. Quelques-uns des cirques anarchiques de l'époque pourraient faire paraître le travail de l'artiste Damian Hirst plutôt bancal en comparaison. Vous ne pourriez cependant pas les exposer dans une galerie d'art.

Après mon année d'introduction à Nottingham, mon premier choix de collège en art était Leeds, qui avait la réputation d'être l'un des plus radical du pays. Je n'ai apporté aucune toile à l'audition. J'ai essayé de pousser une escroquerie à la «Pete Townshend». Je leur ai dit que j'allais créer un groupe «pop art» au lieu de peindre. Je leur ai dit que ce serait une version moderne du groupe The Who. Tout ce que j'avais à leur faire entendre était un ruban sur lequel je chantais «Little Bitch», que les Specials ont terminé d'enregistrer quatre ans plus tard, sans parler de la version des Ordinary Boys, enregistrée 29 ans plus tard. Trop radical! Le professeur qui me faisait passer l'entrevue a simplement éclaté de rire, a secoué la tête en signe d'incrédulité et m'a indiqué la porte.

Il fallait que je me résigne à mon deuxième choix de collège, Coventry, où j'ai montré mes peintures et obtenu une admission. Cela peut sonner un peu stupide aujourd'hui, mais si je n'avais pas eu cette stratégie saugrenue lors de ma première audition, j'aurais peut-être étudié à Leeds et il n'y aurait jamais eu de Specials ni de 2 Tone tel qu'on le connaît…

La suite dans le prochain numéro…

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