Volume 6, numéro 10 — Octobre 2006

Madness

Une longueur d'avance…

De tous les groupes mod-ska, peu aurait pu croire que Madness serait encore en activité trente ans après ses débuts en 1976, sous le nom The North London Invaders.

Le caractère imprévisible de cette longue carrière est principalement dû au fait que le groupe a parfois sombré dans les clichés et la facilité. Il a de plus essuiyé les accusations de ne s'être reformé que pour s'en mettre plein les poches. Pourtant, vingt-cinq ans après la sortie du premier album, intitulé One Step Beyond (Stiff, 1979), les sept membres du groupe Madness ont rempli à maintes reprises le Dublin Castle de Londres et continuent d'attirer les foules devant les scènes des grands festivals.

Madness: One Step Beyond

À prime abord, rien ne laissait envisager pareille longévité. En effet, le groupe a erré du côté du ska violent, ayant plus de chose en commun avec un groupe comme Bad Manners qu'avec The Beat, en ce sens qu'il préférait la turbulence éthylique à la politique. En tant que seul groupe mod-ska exclusivement composé d'individus de race blanche, le groupe est devenu un modèle pour des crétins trop occupés à bousculer tout le monde sur la piste de danse pour se rendre compte de l'ironie que constituait leur frénésie pour une musique afro-américaine avant toute chose. Et pourtant…

Encore aujourd'hui, l'album One Step Beyond demeure un prélude extraordinaire. Considérant l'image de prolétaires accolée aux membres du groupe, leur virtuosité avait été sous-estimée. En effet, bien que le claviériste et directeur musical du groupe, Mike Barson, étudiait dans une école d'art, le niveau d'éducation du chanteur Graham «Suggs» McPherson — qui avait déserté le plus de classes possible — était plus près de la norme.

The Prince

Durant les deux années précédant la sortie de leur premier 45 tours, «The Prince», ils n'avaient joué que sporadiquement à des soirées. C'était seulement depuis les six derniers mois environ qu'ils avaient réussi à se produire sur scène de façon régulière, tout en perfectionnant leur art dans une cave miteuse située sur Finchley Road.

Mais ils ont appris, puis, avec l'aide des apprentis producteurs Clive Langer et Alan Winstanley (qui ont plus tard travaillé avec Elvis Costello, Teardrop Explodes, Lloyd Cole et Bush), Madness a révélé une profondeur et une subtilité surprenante, contredisant son image de meute de forcenés.

La chanson «Night Boat To Cairo» peut sonner comme une pièce inusitée, mais l'étrange tempo de Barson au clavier est une parodie des mélodies nord-africaines sous-jacentes. La chanson «My Girl» offrait une sensibilité mélancolique et lyrique rarement offerte par les punks, et bien qu'elle ait atteint la troisième position des palmarès, la chanson dissimulait un couplet virtuellement inaudible à cause du staccato particulièrement abrupte du piano, de la guitare et du saxophone.

Tout au long de l'album, le saxophone de Lee Thompson procure un nombre incalculable de poussées aussi soudaines qu'incomparables, ce qui est tout à fait surprenant lorsqu'on sait qu'il avait temporairement été flanqué à la porte dix-huit mois plut tôt parce son niveau de jeu n'était pas à la hauteur des attentes. Puis il y avait le rantanplan de percussions durant «The Prince» et quelques apartés lyriques tels que «knickers, knackers, knockers» durant l'épilogue de la chanson «In The Middle Of The Night». Peu de ces idées auraient embarrassé un disque de Bad Manners.

Tout au long de sa carrière, Madness a offert des textes qui ont fait contrepoids aux textes plus sérieux de ses camarades 2-Tone. Les chansons ne traitaient pas de l'espoir anéanti par les politiques sociales de Margaret Thatcher. Malgré tout, le groupe écrivait des textes dont les thèmes n'étaient pas incompatibles avec ceux de la chanson «Gangster», des Specials. Le portrait dépeint par Suggs dans la chanson «Razor Blade Alley» décrivait de façon atroce une rupture amoureuse, alors que l'auteur répandait des médisance et des rumeurs insidieuses sur «Believe Me», ou qu'il racontait les premières expériences du groupe dans «Rockin' In A Flat». Le récit de George, l'agent de presse qui volait des slips de femmes dans une laverie (et qui a finalement aperçu son portrait à la une du quotidien The Sun), sur la chanson «In The Middle Of The Night», était de loin un moins bon candidat à un succès durable, que, par exemple, les récriminations du groupe The Selecter contre le conservatisme musical de Radio 1 sur la chanson «On My Radio». Néanmoins, la critique sociale était toujours présente, mais elle était basée davantage dans les personnages que dans la rhétorique.

Le plus grande contribution musicale de cet album, toutefois, est que peu de gens non initiés au ska des années soixante pouvaient deviner que certaines de ces chansons étaient en fait des reprises. Bien sûr, l'une d'elles («Swan Lake») est ouvertement une parodie du ballet Le Lac des cygnes de Tchaïkovski, mais peu ont réalisé que la matière première de cette chanson enregistrée en concert était copiée du groupe The Cats. Même constat pour les deux adaptations de Prince Buster, «One Step Beyond» et «Madness». Pourtant, les compositions du groupe étaient assez créatives pour résister à ce qui allait devenir les inéluctables pierres angulaires de leurs débuts — même si le groupe joue ces chansons encore aujourd'hui.

L'arme secrète de Madness était, qu'au fond du cœur, c'était un groupe de musique pop, bien que ce disque soit le moins pop de tous. Pour cet album, Madness s'est fait passer pour un groupe ska, puisque, admet Barson, il aurait été insensé de ne pas surfer sur la vague 2-Tone. Pour cette raison, «Gray Day», l'une des premières chansons écrites par Barson (et qui a atteint la quatrième position des palmarès lors de sa sortie en 1981), n'avait pas été retenu sur le premier album, car on croyait que son côté pop allait créer de la confusion. Cette astuce a pavé la voie à 25 années de succès. Madness, malgré l'image de bande d'imbéciles qui lui était accolée, appréhendait toujours l'avenir avec une longueur d'avance…

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