Volume 6, numéro 6 — Juin 2006

The Selecter

Pauline Black

Anniversaire de plomb

Le formidable album Celebrate The Bullet du groupe ska britannique The Selecter était une manœuvre stratégique exécutée avec courage, mais qui est arrivé trop tard pour sauver le groupe.

Parfois, les chansons ont une signification contemporaine que leur créateur n'aurait jamais pu anticiper. Par exemple, au milieu de l'année 1997, les excentriques de la pop britannique, Denim, avaient une excellente chanson festive intitulée «Summer Smash» sur le point de sortir — au moment où la voiture dans laquelle prenait place la princesse Diana s'est écrasée contre un mur, une fin tragique rediffusée par le truchement des médias partout dans le monde. Les radios n'ont pas diffusé pareille chanson, au titre jugé de mauvais goût.

Le groupe Massive Attack fut plus rusé; en 1990, durant la Première Guerre du Golfe persique, ils ont changé leur nom pour Massive afin d'éviter que les radios ne les prennent littéralement et ne les mettent à l'index.

The Selecter a appris la signification d'être à la mauvaise place au mauvais moment avec leur cinquième 45-tours, Celebrate The Bullet. Réalisé en février 1981, le disque symbolisait, pour le groupe reconfiguré, le véritable détachement de la famille 2-Tone, de même qu'une vigoureuse volée de coups administrée envers lui-même. La chanteuse, Pauline Black, s'était même débarrassée du chapeau qui faisait sa marque de commerce. Dès le départ, cette auto-flagellation augurait mal.

D'abord, le film tourné en concert, Dance Craze, est sorti pour célébrer la glorieuse tournée 2-Tone. Remontant d'une seule année dans le temps, ces images étaient un souvenir pénible qui montrait à quelle vitesse changeait la mode. En 1981, au moment où le futurisme provincial de Human League et de Duran Duran étaient de gros vendeurs, il semblait s'être passé une éternité depuis 1979.

Et puis, un dénommé John Hinckley a tenté d'assassiner le président américain Ronald Reagan. Le traitement médiatique qui s'ensuivit, c'est-à-dire que les radios ne touchaient pas au 45-tours même avec des pincettes, a anéanti toute chance que l'album du même nom aurait pu avoir.

The Selecter ferait partie de l'Histoire en moins de six mois. Cela ne faisait aucune différence que l'album soit rempli de promesses. Bien sûr, quelques chansons faisaient du surplace plus que les autres et avaient recours à la même sonorité fracassante, au même gabarit ska-pop que l'album sorti un an plus tôt, Too Much Pressure (2-Tone, 1980). Mais une nouvelle rigueur lyrique était en évidence, encore préoccupée par un excès de pression, mais pas de la même façon relativement insouciante qu'auparavant. Il y avait des textes à propos de l'ennui, de la frustration, de la misère, de l'indigence, du dysfonctionnement émotif et du terrorisme.

La chanson acerbe «(Who Likes) Facing Situations» était tirée de la même toile musicale que «On My Radio», mais sa représentation de l'épuisement psychique et de l'incapacité de communiquer est saisissante. Qui est interpellé exactement — ce pourrait être un conjoint, un groupe rival ou quelqu'un d'autre — a peu ou pas d'importance. Cette chanson, et cet album, ne pouvait avoir été enregistré que par un groupe qui était sans relâche passé par le hachoir des tournées et qui, en conséquence, c'est écrit dans le ciel, était loin d'être dans un état d'équilibre et de santé mental au moment de le composer.

«Ils n'auraient pas pu réaliser cet album si le groupe n'avait pas été à deux doigts de se séparer.»

Stuart Muirhead

En milieu d'album, Celebrate The Bullet exhibait tout ce malaise rampant et comment le groupe avait été en mesure de se réinventer musicalement comme aucun autre groupe de cette époque ne l'a fait.

La chanson-titre — un choix non commercial évident — demeure encore significative. Ses percussions stridentes, le style dub du trombone et la basse souterraine lui donnèrent une sonorité semblable à celle que donna le guitariste Neol Davis à la pièce instrumentale «The Selecter», sur la face B du 45-tours The Special AKA's Gangsters.

Adoptant un ton persuasif qui émane d'une voix intérieure insidieuse, un texte sinistre, séduisant, qui parlent d'armes — pointées vers les autres ou prêtes à se retourner contre ceux qui les tiennent — et de désespoir, Pauline Black avait rarement résonné avec autant de puissance.

L'obsédante chanson «Their Dream Goes On» n'est pas moins rabat-joie. La basse renversante et la voix cristalline de Arthur Hendrickson: c'est le son d'un groupe au crépuscule de son parcours, d'un groupe à bout de nerfs. Cela se termine comme il se doit, au son des armes à feu et des cris.

Écouter ces deux chansons et «Washed Up And Left For Dead» (et sa version dub «Last Tango In Dub») et vous entendrez l'œuvre de la paranoïa et du défaitisme sur un rythme de danse. C'est un groove particulièrement désolant qui rend l'écoute de l'album une expérience morose, bien que Harrington Bembridge fût l'un des meilleurs batteurs de l'époque. Alors que des titres maussades côtoient de façon ambivalente des pièces enjouées et moins complexes, le résultat ne convainc personne.

La chanson «Tell Me What's Wrong» étire l'élastique. Cela ajoute à la conviction que The Selecter n'aurait pas pu réaliser cet album si le groupe n'avait pas été à deux doigts de se séparer lorsqu'il a enregistré le disque en 1980, à Coventry.

En effet, il est difficile d'imaginer une suite. Après le 45-tours réprimé, l'album du même nom a suivi en mars, claudiquant tant bien que mal en quarante et unième position au palmarès des albums.

La première semaine de juin 1981, Pauline Black avait quitté le groupe (elle le reformera neuf ans plus tard). Le groupe The Specials, leur ancien partenaire chez 2-Tone, allait cessé ses activités au sommet de leur succès, seulement trois mois plus tard.

Celebrate The Bullet

En matière de deuxième album, Celebrate The Bullet est une illustration manifeste de l'expression «trop peu, trop tard». Mais replacé dans son contexte, comme l'ultime déclaration d'un groupe identifié à une mode sur le point d'expirer, Celebrate The Bullet est admirablement défiant et téméraire. De tous les groupes associés à l'étiquette 2-Tone, on a le sentiment que The Selecter n'a pas fait l'album que ses membres avaient en eux-mêmes. Avec Celebrate The Bullet, au moins, ils sont parvenus près du but.

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