Volume 6, numéro 6 — Juin 2006

Bob Marley

Les années de vaches maigres

Bob Marley

Lorsque Marley enregisrtre «Mr Chatter Box» pour le jeune producteur Bunny Lee, il retrouve l'un de ses acolytes, Lee «Scratch» Perry, l'ancien assistant de Coxsone Dodd à Studio One. Perry s'était occupé de la promotion des Wailers de 1964 à 1966. Il connaît Marley pour avoir collaboré avec lui chez Studio One comme réalisateur artistique. C'est lui qui lui a suggéré d'inclure un extrait des paroles de «Keep On Moving» de Curtis Mayfield dans la chanson ska «Rude Boy».

Perry est devenu producteur indépendant en 1967. Il rentre de sa première tournée en Angleterre, où il a chanté avec les Upsetters. Il vient d'obtenir son premier succès international avec une pièce instrumentale du saxophoniste Val Bennett intitulée «The Return of Django», qui s'est classée en Grande-Bretagne en bonne partie grâce au public skinhead.

La confiance entre Marley et Perry donne des résultats prometteurs. Les jeunes frères Barrett, complices de Marley pour la rythmique de Black Progress, avaient accompagné Perry en Angleterre sous le nom des Upsetters. Sous la direction intransigeante de Perry, leur style transforme les compositions de Marley en véritable bijou.

Perry met à leur disposition le local de répétition derrière sa nouvelle boutique de disques et presse de nombreux 45-tours, mais ces productions de Perry n'auront qu'un succès limité en Jamaïque. Il faudra attendre plusieurs années avant que certains de leurs titres ne sortent en Europe chez Trojan.

Entre-temps, Leslie Kong, celui qui a produit les deux premiers 45-tours de Marley en 1962, est devenu l'un des rares dont les productions percent en Angleterre. Sa marque Beverley's est distribué par Island, puis Trojan, propriétés de Chris Blackwell. Parti vivre à Londres où il a connu un succès mondial avec ses marques Island (rock et pop) et Trojan (ska et reggae), ce Jamaïcain blanc distribue la musique jamaïcaine à l'étranger. Ses clients sont d'abord les expatriés qui se sont exilés en Angleterre avant l'indépendance de 1962, mais grâce au soutien des skinheads, le reggae commence à percer dans les îles britanniques. De nombreux artistes jamaïcains font ainsi leur intrusion dans le palmarès des meilleures ventes.

Le son propre et international de Leslie Kong représente pour les Wailers une chance exceptionnelle. Le Sino-Jamaïcain accepte l'idée de publier un album, une première en Jamaïque, encore le pays par excellence des 45-tours vinyle. L'album Best of the Wailers sort en 1971, mais le décès abrupte de Leslie Kong fait en sorte que le disque part aux oubliettes. La mort du producteur est une catastrophe pour le trio, qui a investi beaucoup de temps à peaufiner ce 33-tours.

Les trois Wailers travaillent avec Perry de 1970 à 1972. Peter et Bunny placent quelques titres et chantent avec Bob aux harmonies. Par exemple, Peter interprète «400 Years» et Bunny «My Dream Island» des El Tempos, une pièce ré-intitulée «Dreamland» pour ne pas devoir acquitter les droits d'auteur.

Bob Marley & The Wailers

Accompagné de la rythmique des Upsetters, avec Glen Adams, Reggie Lewis, Rannie Bop Williams et les frères Barrett, le trio grave des chefs-d'œuvre parfois cosignés Perry. Ensemble, ils créent les arrangements de compositions comme le «Keep On Moving» de Curtis Mayfield, «Sun Is Shining», «Soul Rebel», «Kaya» et bien d'autres.

L'album Soul Revolution Part II (Maroon, 1971) sort en Jamaïque sur la marque de Lee Perry. En 1970, pendant que les États-Unis sont perturbés par des émeutes raciales, les Wailers rêvent que leur pays prennent le relais. Presque inconnu hors de son île, Marley deviendra bientôt le porte-parole de tous les opprimés de la planète, avec son message rastafari dénonçant l'hypocrisie de la culture coloniale. La dimension militante devient plus évidente que jamais.

Avec le chef-d'œuvre «Kaya», qui deviendra un jour le titre de l'album le plus célèbre du groupe, et la reprise du chanteur folk afro-américain Richie Havens, «African Herbsman», les Wailers encouragent la consommation de chanvre. Les Upsetters — de fait, devenus membres des Wailers — et Lee Perry sont de la partie. Ils signent avec les Wailers les albums qui changeront le cours de leur carrière et bousculent l'histoire de la musique soul jamaïcaine.

Payés au cachet pour les séances d'enregistrement, les musiciens ne touchent rien sur les ventes. Les relations entre Perry et les Wailers finissent par s'envenimer. Marley rejoint un mouvement rasta qui tente de fédérer les différents courants qui prennent de l'ampleur. Il milite pour la formation d'une élite qui fera avancer la cause des Rastas, méprisés par la grande majorité des Jamaïcains, qui n'ont souvent qu'une seule obsession: imiter les Américains. Le parcours de leurs ancêtres et leur culture originelle suscitent peu d'intérêt. Sans parler que le Chrétien moyen demeure hostile à ces blasphémateurs éthiopianistes, ces fumeurs et ces trafiquants de ganja.

Marley écrit «Trench Town Rock». Les exclus du ghetto apprécient la phrase Give the slum a try (Donnez une chance au bidonville) et propulsent la chanson au rang de succès, le premier depuis leurs productions signées Coxsone entre 1964 et 1966. Le groupe peut enfin souffler et ouvre la boutique Tuff Gong à Beeston Street à Kingston près de Beat Street, où se trouvent les autres disquaires.

Marley accepte une offre du chanteur américain Johnny Nash en Suède afin de composer de nouveaux titres pour un album et pour la bande sonore du film Love Is Not a Game. Marley abandonne sa boutique, plusieurs compositions inédites, sa famille et son groupe. Bunny lance son propre label alors que Peter produit quelques titres en solo sans grand succès.

En novembre 1971, Marley va à Londres pour la première fois de sa vie afin de retrouver Johnny Nash qui enregistre son futur album à succès, I Can See Clearly Now. Quatre compositions de Marley figurent sur le disque. Il pose pour le l'hebdomadaire Melody Maker et commence à apprécier son statut de vedette marginale.

À 26 ans, Marley a acquis une grande expérience du studio et de la scène. Il travaille avec des Américains et des Britanniques, fait plutôt rare pour un Antillais issu du ghetto. À ce stade de sa carrière, il est un vrai professionnel. La méfiance habituelle envers ses compatriotes est écartée. Marley rêve de voir se reproduire le conte de fée londonien de Jimi Hendrix, qui avait dû s'exiler en Angleterre pour devenir une superstar.

L'album de Nash grimpe jusqu'au sommet des palmarès anglais, puis américains, mais les ventes du 45-tours de Marley ne lèvent guère. Consternation. Nash laisse tomber Marley, et le groupe n'a même pas de quoi rentrer en Jamaïque. Puis sort un classique du cinéma, The Harder They Come, du cinéaste Perry Henzell. Cet œuvre cinématographique est sur le point de révéler la nouvelle étoile montante, Jimmy Cliff, qui tient le premier rôle dans ce film qui dévoile la dure réalité du reggae jamaïcain authentique.

Desmond Dekker, Toots and The Maytals, The Melodians, The Pioneers sont des groupes qui ont réussi à percer à Londres. Le «early reggae» se métamorphose, le rythme «one drop» s'affirme sur un tempo moins rapide. La qualité des productions est époustouflante, et le mouvement rasta s'impose dans les thèmes et l'attitude des artistes.

Coincés à Londres, les trois Wailers ne se laissent pas abattre. Ils tentent de rencontrer le jamaïcain Chris Blackwell, le grand patron des marques Trojan et Island. Ce dernier n'a plus que Jimmy Cliff comme artiste jamaïcain. Hormis le travail de Cliff, Blackwell ne s'intéresse plus au reggae, mais l'homme d'affaires sait que Marley est l'auteur de quatre titres forts sur le nouvel album de Nash. Ceci joue davantage en faveur de Marley que la grande qualité de son travail avec Leslie Kong ou Lee Perry, qui indiffèrent le producteur désormais converti au rock.

En effet, Blackwell n'est plus très au courant de l'actualité reggae, mais il sait que les jeunes blancs ne sont pas prêts pour les D.J., l'esprit dancehall et les versions dub: il faut un groupe. Fait exceptionnel dans le reggae, les Wailers ont déjà joué sur scène à Londres. Cela joue en leur faveur puisque le public anglais pense en termes de groupe rock. Le trio signe chez Island en septembre 1972.

Lorsque le film The Harder They Come propulse le reggae pour de bon, Jimmy Cliff largue Blackwell pour signer un contrat avec EMI. Les Wailers n'auraient pu frapper à la porte de Blackwell à un meilleur moment. Un accord fut signé sur-le-champ, et Blackwell remet une somme d'argent à Marley pour que le groupe enregistre un disque.

Lorsque Blackwell se rend en Jamaïque pour écouter le travail en studio, il ne découvre que des chefs-d'œuvre. Et dire que tout le monde lui avait dit qu'il ne reverrait jamais son argent!

Blackwell prend les bandes enregistrées sur une console huit pistes et les reporte dans un plus gros studio, équipé d'une console seize pistes. Le producteur, qui veut présenter le groupe comme un groupe de rock noir, allonge les chansons, ajoute des solos et du clavier.

Les trois Wailers coopèrent. Ils approuvent l'idée de produire un son différent de celui en vogue dans les dance halls jamaïcains. En réalité, Marley est disposé à faire tous les compromis nécessaires pour échapper à son mauvais sort. Il veut percer à tout prix.

Blackwell investit dans les concerts du groupe avec sa marque internationale Island, laquelle a obtenu de gros succès avec Jethro Tull, Emerson Lake & Palmer et Cat Stevens. Malgré une bonne presse, Marley devra encore patienter.

En 1973, le trio vocal sillonne l'Angleterre avec Tosh à la guitare wah wah, mais Bunny, plus susceptible, déteste la Grande-Bretagne, le climat et la précarité des petits concerts. Il retourne en Jamaïque après quelques déceptions pour entreprendre une carrière solo qui ne décollera jamais en dehors de l'île. Revêche et prétentieux, Neville «Bunny» Livingston prendra le nom de Bunny Wailer. Il sera aussitôt remplacé par l'ancien professeur d'harmonie du trio vocal, Joe Higgs, pour une tournée américaine en première partie de Sly & the Family Stone.

Le caractère de Peter Tosh flanche durant la deuxième tournée britannique. Il quitte Marley après dix ans de collaboration, car il souffre de la comparaison avec le leader du groupe et parce qu'il anticipait un succès plus rapide. Malgré tout, les choses s'améliorent pour Marley. En 1974, il enregistre avec Lee Perry «Rainbow Country» et «Natural Mystic».

La Jamaïque, grâce entre autres à Prince Jazzbo et King Tubby, atteint des sommets musicaux avec des centaines de disques méconnus hors de l'île. Le génie de Marley va bientôt éclater à la face du monde.

Lire la suite de ce texte: Bob Marley, L'apothéose du mouvement rasta.

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