Volume 9, numéro 2 — Février 2009

Les Colocs

Chasser les démons…

Le 7 mai 2000, Dédé Fortin croise son gérant, Raymond Paquin, sur la rue Saint-Denis. Il pleut. Fortin pose la tête sur l'épaule de Paquin et lui dit que ça tourne à l'intérieur, qu'il va voir un psychologue le lendemain matin.

André Fortin

Pour le rassurer, il lui affirme qu'il a des somnifères pour mieux dormir. Raymond Paquin le regarde droit dans les yeux. Fortin soutient son regard: Ce que nous nous sommes dit dans ce dernier regard n'appartient à personne et je ne me sens pas le droit d'en disposer, écrira le gérant des Colocs quelques années plus tard.

Le soir même, en entrant chez lui, Paquin trouve le dernier texte d'André Fortin sur son télécopieur: le poème que publia La Presse dans son édition du 11 mai. Étrangement, ce poème, intitulé Comète, a rassuré le gérant: Il écrivait encore. J'étais assez naïf, ou assez tordu, pour croire qu'il avait encore des réserves, puisqu'il avait encore accès au meilleur de lui-même.

Belzébuth, sors de ce corps!

Le geste que Dédé posa cette nuit-là était prémédité. Il en avait énuméré les raisons, en quelque sorte, sur son dernier disque. Il avait exprimé son désarroi, chanté et mimé le geste fatidique à maintes reprises durant la tournée Dehors Novembre — geste censuré sur la captation vidéo du spectacle.

«Il s'est enfoncé un couteau dans le ventre et s'est labouré les entrailles jusqu'à ce que la mort ait pitié de lui.»

Raymond Paquin, gérant des Colocs

Le mal qui l'habitait avait été partagé avec tous ceux qui voulaient bien l'entendre. Bien sûr, il avait été aplati par les résultats du référendum de 1995. Il avait même choisi le jour du scrutin référendaire pour lancer son deuxième album, Atrocétomique. Le «Non» des Québécois au projet de pays a eu sur lui l'effet d'une claque en plein visage.

Dédé, par Raymond Paquin

Mais sa détresse était beaucoup plus profonde. Ceux qui avaient écouté le dernier disque des Colocs n'ont pas été surpris d'apprendre la mort par suicide de Dédé Fortin. C'était écrit noir sur blanc, sans équivoque. Durant le gala de l'Adisq de 1999, le chanteur des Colocs avait fait ses adieux. Malgré l'inévitable, on aurait aimé lui dire: Comment peut-on t'aider à chasser les démons qui rodent dans ta tête?

Il a agonisé dans le petit appartement miteux de la rue Rachel qu'il avait loué un an après la sortie de Dehors Novembre, au deuxième étage d'une famille d'Italien qu'il appréciait tout particulièrement. Il s'est enfoncé un grand couteau de cuisine dans le ventre et il s'est labouré les entrailles sans répit et sans merci, jusqu'à ce que la mort ait pitié de lui.

En mars, les fidèles des Colocs iront faire leur pèlerinage dans les salles de cinéma. Pas pour comprendre pourquoi Dédé a décidé d'abréger ses souffrances de façon aussi violente, mais plutôt pour se replonger dans cette période prolifique de notre histoire musicale, en espérant apercevoir le spectre d'André Fortin dans le détour. Peut-être cela leur permettra-t-il de finalement vivre leur deuil, de laisser partir celui qui préfère la vie d'oiseau où son cœur l'appelle; bref, de mieux accepter le choix de Dédé, de finalement lâcher prise.

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